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Guillaume Cuchet est, entre autres, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-Est Créteil et d’histoire de l’Eglise à l’Institut catholique de Paris et auteur de nombreux ouvrages. Aujourd’hui, il a accepté de répondre à nos questions sur le thème : Eglise et révolution numérique.

Une interview #Pitchmychurch exclusive.

EIN : Bonjour Guillaume. Qu’est-ce qu’une révolution et plus précisément une révolution technologique ? Quelle est la définition basique qui la caractérise ?

Guillaume Cuchet : « Les spécialistes d’histoire économique ont pris l’habitude, depuis les années 1970, de parler de « systèmes techniques successifs » pour désigner les révolutions successives, en matière d’histoire des techniques. Ils reposent sur une combinaison de techniques proprement dites et de sources d’énergie. Par exemple, le système traditionnel eau-bois-vent, qui est celui du monde biblique et pratiquement encore celui du XVIIIe siècle, auquel il faut ajouter la force musculaire, humaine et animale. Ou celui charbon-fer-vapeur, qui est celui de la « première » révolution industrielle, suivi du système pétrole-électricité-alliages (« deuxième » révolution industrielle), etc. »

EIN : Et quelle a été dans l’histoire la position adoptée par l’Eglise face aux différentes révolutions ?

Guillaume Cuchet : « L’historien Michel Lagrée a montré dans un grand livre publié en 1999, La bénédiction de Prométhée, que contrairement à ce qu’on a parfois dit dans une certaine littérature anticléricale, l’Eglise s’était globalement montrée favorable au progrès technique et notamment à la révolution industrielle du XIXe siècle, même si une minorité de « technophobes » en son sein avait d’emblée défendu des positions différentes. Cela ne signifie pas qu’elle ne se préoccupait aussi de ses conséquences sociales et notamment des nouvelles formes de pauvreté développées dans son sillage (ce qu’on a appelé le « paupérisme »). Un pape conservateur comme Pie IX (1846-1878), très hostile à certains aspects de la modernité comme la liberté de conscience, était favorable au progrès technique et industriel et, dans ses Etats, il a béni nombre de gares, de locomotives, de ponts en fer, etc… La bénédiction de gare est même une scène classique de l’histoire sociale et religieuse du XIXe siècle et il est intéressant de relire aujourd’hui les petits discours que prononçaient à cette occasion les évêques, dans lesquels ils ont essayé d’élaborer une petite théologie du progrès industriel.

EIN : Il y a eut sûrement des réactions. Quelles ont-elles été ? Cette posture favorable était-elle suivie par l’opinion générale ?

Guillaume Cuchet : « L’establishment catholique (les évêques, le pape) s’est généralement montré favorable au progrès technique, considérant au minimum que la technique était neutre en soi et susceptible d’être utilisée pour la « bonne » cause, comme par exemple l’imprimerie industrielle (qui a permis de rééditer à bon prix tous les Pères grecs et latins de l’Eglise) ou la navigation à vapeur (pour les missions). Une minorité de « technophobes » cependant s’est aussi fait entendre. Le plus célèbre d’entre eux au XIXe siècle fut le journaliste et écrivain Louis Veuillot, directeur du journal « L’Univers », très lu dans les presbytères. Il était persuadé que la révolution industrielle était porteuse à moyen terme d’une mutation anthropologique qui finirait par se retourner contre le christianisme. La nouvelle économie multiplierait les tentations, disait-il, au moment même où la déchristianisation affaiblirait toujours plus les moyens d’y résister. A la croisée de ces deux courbes, on verrait des aventures terribles ! Il a exposé ses idées dans un livre intitulé « Le parfum de Rome » dans lequel il a inventé le personnage de Coquelet, qui incarnait à ses yeux le moderne sans culture par excellence (la « brute polytechnique »), fasciné par toutes les innovations technologiques. Cette minorité technophobe dans l’Eglise, qui a développé précocement certains arguments que l’on retrouve aujourd’hui dans la mouvance écologique (quoi qu’elle en ait), mérite d’être redécouverte parce que son hostilité l’a souvent rendue lucide sur certaines dérives possibles de la société industrielle qui étaient encore embryonnaires à l’époque mais qui sont devenues plus visibles de nos jours. Il est probable que l’on retrouvait dans l’opinion générale de l’époque les mêmes clivages. L’ensemble de la société du XIXe siècle est à la fois fasciné par « les merveilles de l’industrie » et inquiète devant l’inconnu qu’elles ouvraient, tout particulièrement chez les hommes et les femmes des années 1830-1840 qui sont les premiers entrants dans le nouveau monde industriel et ceux qui avaient le plus de points de comparaison possibles avec le monde d’hier. »

EIN : Avec le numérique, est-on en train de vivre une révolution ?

Guillaume Cuchet : « Certainement »

EIN : Face à cette révolution, pourquoi l’Eglise devrait-elle avoir peur du numérique ? Quels sont les changements profonds ?

Guillaume Cuchet : « Le numérique n’est pas la première révolution médiatique que connaît l’Eglise. Depuis l’invention de l’imprimerie, elle a su généralement prendre le train de la modernisation technologique, en partant du principe que ces nouveaux instruments de communication étaient toujours susceptibles d’un bon usage. Pie XI a fait installer une station de radio au Vatican dès 1931. En 1948, le cardinal Suhard a célébré à Notre-Dame de Paris la première messe télévisée au monde. L’émission « Le Jour du Seigneur » est née dans la foulée, grâce à François Mitterrand, alors secrétaire d’Etat à l’information, et confiée aux dominicains. Pie XII (1939-1958) était très favorable à la science et aux techniques et il est l’auteur en 1949 du premier message télévisé pontifical. Il n’est pas sans intérêt de revoir aujourd’hui son message télévisé du 6 juin 1955 (jour de la Pentecôte) dans lequel il salue les nouvelles technologies tout en mettant en garde contre le risque de voir se développer dans leur sillage des « plaisirs malsains » exploitant les instincts les moins nobles de l’humanité. On sait par ailleurs l’usage qu’a su faire Jean-Paul II de l’univers médiatique. Le rapport catholique à la modernité technique a donc été globalement favorable mais il n’a jamais été platement « bénisseur » non plus et ne s’est jamais départi d’une certaine ambivalence ».

EIN : La révolution numérique en cours change-t-elle quelque chose à cette attitude traditionnelle ?

Guillaume Cuchet : « Il faudrait interroger les spécialistes mais, a priori, je dirais que non, sinon que la masse des informations va toujours croissant et que se pose avec une acuité renouvelée le problème de la maîtrise des flux et de leur rentabilité décroissante. Trop d’information tue l’information. Comment rester maître, par ailleurs, du décalage croissant entre les délais de production de la pensée véritable, qui sont, eux, plus ou moins incompressibles (même si le rassemblement des matériaux de cette réflexion peut aller plus vite et brasser plus large), et celui de la diffusion et de la consommation des informations par les médias ? Ce problème de la vitesse ou de la cadence du changement, et la nécessité d’en rester maître, y compris, le cas échéant, en mettant en place un certain nombre de ralentisseurs sociaux, est fondamental. Il était déjà au cœur du grand livre de Karl Polanyi, La Grande transformation (1944), sur la révolution industrielle. Emile Keller, un catholique du Second Empire, disait déjà que la société « marchait à la vapeur » de plus en plus vite mais qu’elle savait « de moins en moins où elle allait », ce qui pose tout de même quelques problèmes. Mais ici sans doute s’arrête l’office de l’historien, sauf à pontifier à la place du Pontife… »

Merci Guillaume pour cet interview et cet éclairage historique. La révolution actuelle n’est donc pas « nouvelle ». Dans la continuité historique, l’Eglise peut ne pas avoir peur de cette révolution médiatique, à laquelle elle a déjà été confrontée et qui a su être utilisée par les Papes successifs par exemple. A suivre alors, dites-nous si le thème suivant vous intéresse : « La technologie comme outil d’évangélisation : pourquoi, comment ? »

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